Seigneurie du Triton

Ma truite d’abord, ma patrie ensuite

La pêche est un sort drôlement captivant et le Club Triton a fourni de multiples et manifestes preuves de cette vérité. En voici une parmi d’autres, tirée des annales du début du siècle. Ce récit est d’après l’œuvre de M. Raymond Shipman Andrews (The Eternal Masculine).

Walter Morgan, qui était à ce moment devenu le plus jeune juge de l’État du Massachusetts, était un des pêcheurs pour qui la perspective de sortir un gros poisson représentait le bonheur suprême. De son propre aveu, il n’aurait pas manqué la chance d’aller à une partie de pêche, même si ceci l’aurait empêché de devenir Président des États-Unis.

C’était une journée de septembre, alors que les Morgan étaient en excursion de pêche au lac Light, au Club Triton. Ses guides Zoëtique, Vézina et « Ti-Blanc » Godin revenaient avec du courrier et des provisions. Mais Walter, pour le moment, n’était nullement intéressé par le courrier, et la seule chose qui retenait son attention était une grosse truite que les deux guides avaient vu sauter, en passant par le fameux « trou » de pêche de Golden Pool, et dont ils rapportaient le geste à leur Monsieur.

– Grand Dieu, elle doit bien peser au moins six livres, concluait Walter, qui savait de quelle truite on parlait, puisqu’il l’avait vu lui-même sauter à quelques reprises.

Les guides y mirent un peu du leur, et soutinrent qu’elle pesait au moins dix livres, à voir la vague qu’elle avait faite en sautant hors de l’eau. Walter ne pouvait résister à la tentation, et convint avec le guide qu’on irait la capturer le lendemain,

Walter, resté seul avec son jeune frère Bob, en vint à lire les journaux américains que les guides avaient ramenés, parmi le courrier. Il était pressenti pour être le candidat du parti en vue de l’élection du gouverneur de l’État, constatait-il, surpris et confus, en lisant divers articles de journaux. Walter réagissait avec son flegme habituel, mais son jeune frère, alors étudiant à Yale, était exubérant comme le voulait son tempérament. « Il faut vite rentrer à la maison, dit-il à son frère aîné. On ne peut rester ici, il faut que tu ailles là-bas te manifester. Walter fronça les sourcils.

– S’en retourner chez nous ? Pas du tout question ! Je veux capturer ce poisson au Golden Pool, demain. De toute façon, s’ils ont besoin de moi, ils me le feront bien savoir.

– C’est ridicule rétorqua Bob. Un après-midi de pêche, alors que tu as la chance de devenir candidat pour le poste de gouverneur. Tu me fais rire ! Il va falloir que je prenne les choses en main.

Mais une vision sur le lac vint interrompre leur discussion. Un canot, avec à bord deux guides et un jeune homme en vêtements de ville et portant un chapeau de paille, avançait à vive allure vers le camp des Morgan. Il était cinq heures de l’après-midi et on se demandait bien qui osait s’amener à une heure aussi tardive. En débarquant, l’homme mit malencontreusement les pieds dans le lac, mouillant ainsi ses deux souliers jaunes. Sa maladresse trahissait son inexpérience totale en forêt.

– Je vous demande pardon, juge Morgan. Je M’appelle Spafford. Je suis commis principal au bureau de Bush., Engelhardt & Clarkson. Je viens de la part de M. Engelhardt, le président du comité de l’État, ajouta-t-il emphatiquement. La convention pour désigner un candidat sera le dix-huit, et M. Engelhardt a décidé qu’il serait préférable que vous soyez présent. Vous n’êtes pas sans savoir, M.le Juge, que vous serez probablement choisi.

–  Grimaçant et mordant son cigare, Walter ne réagissait que par des grognements.

– Aujourd’hui, c’est le quatorze, reprit l’importun visiteur. Si nous prenons le train demain soir à huit heures, nous pourrons être au quartier général du parti le dix-sept, la veille de la convention. M.Engelhardt et moi avons tout planifié.

Spafford continuait d’en ajouter, même s’il croyait ses arguments les plus persuasifs. Mais plus il en mettait, plus Walker Morgan grognait. « Je crains de ne pouvoir me joindre à vous, M. Spafford », finit par murmurer le juge, un sourire malicieux au coin de la bouche. Spafford était abasourdi, et ne savait que répondre à cela. Que quelqu’un ose désobéir à M. Engelhardt, cela lui semblait de la démence. Et de voir cet homme jouer à quitte ou double avec le poste de gouverneur lui semblait encore plus maladroit. Spafford explosa : « Êtes-vous malade, M, Morgan ? ».

– Non, M. Spafford, mais je m’en vais à la pêche, demain après-midi.

Walter expliqua alors à l’émissaire d’Engelhardt que ce magnifique poisson ne mordait jamais l’avant-midi, qu’il avait déjà vu lui-même ce poisson, et qu’il ne quitterait pour rien au monde la forêt, tant et aussi longtemps que cette truite ne se retrouverait pas dans son épuisette. De son côté Bob prêta main-forte à Spafford et argumenta avec son frère Walter. Finalement, se voyant devant l’impasse, il imagina un compromis, dont il fit part à l’envoyé. Le lendemain, ils iraient tous à la pêche avec Water en fin d’après-midi. Les bagages seraient prêts, et une fois que Walter aurait gagné son combat contre la truite, hop on filerait vers la station prendre le train

Walter fut d’accord, et le lendemain, vers deux heures, on se mit en route vers le Golden Pool. Vers quatre heures trente, Walter pêchait depuis un bon moment, et toujours rien, sauf de petites truites. Spafford s’impatientait. Une demi-heure plus tard, le poisson que Walter convoitait tant, se débattait au bout de sa ligne. Il combattit vigoureusement, et ne céda pas un pouce à son adversaire. « Il faut partir, M. Morgan, il est cinq heures ». criait Spafford, dépité, assis sur sa roche. Mais Morgan ne lui prêtait pas plus attention qu’aux roches, sur la rive. Bob comprit que son frère aîné ne partirait pas avec Spafford, puisqu’il n’avait pas encore gagné son combat.

– Je suis désolé, dit-il à Spafford. Allez-y et prenez le train. Même si c’était pour être sacré tsar, Walter ne quitterait pas sa ligne à pêche, comme ça, dans le feu de l’action !

– Je raconterai tout ça à M, Engelhardt ; il va me croire, mais il ne comprendra pas, répondit Spafford, plus dégoûté que jamais, se préparant à partir bredouille…

Il partit avec ses deux guides et le combat contre la truite, qui durait depuis une demie-heure, se poursuivit durant encore vingt minutes, avant que le « monstre » ne se retrouve dans l’épuisette. Cinq jours plus tard, les Morgan et leurs guides regagnèrent le Club House et se préparèrent à prendre le chemin de retour. Au Club House, le stewart Demers accueillit le juge Morgan avec des félicitations.


Walter Morgan au Golden Pool, assis : son jeune frère Bob.

– Mes félicitations, votre excellence ! On est content de ces nouvelles, monsieur le Gouverneur.

Morgan se demandait de quoi il parlait, mais il lut bientôt les nouvelles fraîchement expédiées à son intention. M. Engelhardt et son assemblée l’avaient tout de même choisi comme candidat, son adversaire Holloway n’ayant pas fait le poids, même contre un candidat absent. Holloway avait abandonné sur un lit d’hôpital son enfant malade, pour faire campagne. Engelhardt, lui, pendant ce temps, avait tiré parti de l’absence de Walter Morgan, faisant valoir à quel point il était un homme à ne pas abandonner un travail une fois qu’il l’avait entrepris !

Source : Le club Triton
Auteurs : Sylvain Gingras
Sonia Lirette
Claude Gilbert
Page 213 à 217

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